Il y a peu, le philosophe Jean-Claude Michéa a vu ses travaux autour du libéralisme (L'empire du moindre mal, La double pensée, Les mystères de la gauche, etc.) attaqués par de nombreuses voix venues de la gauche, alors même que ces voix paraissent au fond assez proches, politiquement parlant. En quelques mots (je ne compte pas rentrer dans le débat de fond, et vais justement m'expliquer pourquoi je ne le fais pas), ces opposants reprochent à Michéa un trop grand flou autour des concepts centraux de sa critique. Son analyse du libéralisme resterait bien trop simplificatrice (le libéralisme se réduirait au laisser-faire, sur le plan économique et politique) et sa solution visant à le combattre resterait purement incantatoire (la fameuse common decency, notion empruntée à Orwell, ne signifierait à peu près rien de précis, si ce n'est un ensemble de valeurs partagées par un peuple mythifié, et que mépriserait profondément la caste des intellectuels et des dirigeants). Pour avoir un aperçu des discussions que je résume ici à très grands traits, on peut se reporter à la critique cinglante de Frédéric Lordon : http://www.revuedeslivres.fr/impasse-michea-par-frederic-lordon/; puis on pourra jeter un œil à la défense de Michéa par lui-même : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/020813/en-reponse-corcuff.
Voici ce que je retiens de ces échanges : Lordon cherche des notions précises, des définitions, des descriptions rigoureuses du libéralisme ou des propositions précises pour la lutte contre lui. Et dans l'ensemble des livres de Michéa, il ne trouve rien de tel. Selon lui, il ne reste qu'un vague appel à la réaction, au retour dans de petites communautés villageoises soudées par des valeurs morales fortes. Lordon n'adhère pas à ce discours qu'il accuse de séduire la droite davantage que la gauche, et esquisse rapidement à la fin de son texte ses propres solutions au problème actuel du libéralisme : le seul vrai pouvoir dominateur est celui de l'argent, et il suffirait de contrôler les marchés financiers et taxer la richesse de manière drastique pour mettre fin à cette domination de l'argent sur nos vies.
Quant à Michéa, il répond qu'il se démarque des autres critiques du capitalisme en ce que lui seul développerait une critique morale du capitalisme. Et il est vrai que la critique de Lordon n'est pas morale mais économique. Lordon veut confisquer l'argent, alors que Michéa veut changer les mentalités. L'un considère que taxer les riches suffira, l'autre qu'il faut avant tout restaurer le sens de la communauté et rétablir la devenue fameuse devise empruntée à Mauss : donner, recevoir, rendre. On peut également ajouter que Michéa s'aventure du côté de la psychologie, en mettant le goût pathologique pour le pouvoir et la domination au principe même de ce qui cloche au sein de nos sociétés. Il me semble donc très remarquable que Michéa ne se défend pas de ses accusations en rendant ses arguments précis, en définissant des concepts, en formulant des propositions de réforme, ni même d'ailleurs, en tentant de contrer les propositions de ses adversaires. Il continue de répéter que la common decency suffira pour combattre le capitalisme. Il assume donc le fait de rester dans le vague.
Comment départager les deux? Il me semble tout d'abord que la critique de Lordon tombe juste. Michéa n'articule aucune idée précise sur les objets qu'il critique, ni sur les solutions qu'il propose. De ses livres, il se dégage un certain esprit (on pourrait presque dire un parfum), mais pas véritablement d'argument ou de proposition qui puisse être analysée, et discutée point par point. C'est encore plus évident dans la réponse de Michéa : il cite lui-même des passages de ses livres pour réfuter les objections qu'on lui fait, mais les citations restent aussi vagues et nébuleuses que les critiques qui lui sont adressées. Mais comment faire autrement? On ne peut pas attaquer des idées vagues par des propos précis. Bref, en termes strictement intellectuels (ou universitaires), les propos de Michéa n'ont guère d'intérêt.
Mais l'affaire est loin d'être réglée pour autant. Elle concerne la fonction des intellectuels, ce que j'ai appelé les pouvoir des livres. Pour simplifier, je ne distingue pas les livres, les articles, les discours. Un livre est simplement un texte posé sur un support, et proposé au public. J'appelle intellectuel toute personne dont l'influence publique consiste essentiellement à produire des livres, plus ou moins lus. Il y a des intellectuels grand public, et des intellectuels plus spécialisées, mais ils se distinguent seulement par le nombre de livres vendus, ce qui est marginal. Ce qui est plus important, c'est le fait qu'en tant qu'intellectuels, qu'ils n'ont aucun autre pouvoir : pas de relation sociale influente, pas d'argent, pas de charge politique. Leur effet sur la marche du monde se limite donc à modifier les pensées de leurs lecteurs, par l'intermédiaire de livres.
Or, un soupçon de psychologie morale devrait nous faire distinguer les croyances et les désirs, l'épistémologique et l'affectif. Il y a des discours qui s'adressent à la pensée, qui transmettent des croyances. Ce sont essentiellement les discours des intellectuels dits universitaires, ou qui peuvent leur être assimilés. Lordon appartient à cette catégorie. Après avoir lu son discours, on en sort avec de nouvelles croyances au sujet de la valeur des arguments de Michéa, et au sujet des possibilités pratiques de lutte contre le capitalisme. Mais il y a aussi d'autres discours, qui viennent d'intellectuels non universitaires, parce qu'ils ne transmettent aucune idée précise. On pourrait les appeler des moralistes. Ils n'apprennent rien qu'on ne sache déjà. Mais ils tentent de soulever une force d'action en nous, ils cherchent à jouer sur nos passions. Il me semble que les textes de Michéa sont de cet ordre. Ils n'apprennent rien, ils exhortent. En les lisant, on se sent plein du désir de lutter.
Je conçois tout à fait que certains livres puissent mélanger les deux aspects. Mais l'erreur est d'utiliser l'un pour condamner l'autre. La raison ne peut rien face au cœur, et le cœur n'a rien pour convaincre la raison. Lordon s'adressant à Michéa ressemble à la raison essayant de convaincre le cœur d'abandonner son engagement sous prétexte qu'il est irrationnel. Ce genre de tentative ne peut que tomber à plat. Inversement, Michéa répondant à ses critiques ressemble au cœur voulant convaincre la raison simplement en lui montrant la sincérité de son engagement. On assiste donc, au final, à un dialogue de sourds. Et je suis même prêt à parier que ce dialogue de sourds peut se jouer au sein même d'un individu, où peuvent cohabiter la connaissance des faiblesses argumentatives de Michéa, et le désir sincère qui porte ce dernier. Lordon reconnaît ceci au début de son article : il dit qu'il partage les convictions de Michéa, mais le fait avec d'autres arguments. Mais ce propos montre qu'il ne comprend pas ce qui se joue vraiment.
Lordon pense que la lutte contre le capitalisme est un combat intellectuel. Il pense que c'est parce que le grand public n'a pas encore les idées essentielles d'un programme visant à lutter contre lui que le capitalisme existe encore et n'est pas combattu. Lordon croit donc au pouvoir des livres. Lorsque les bonnes croyances circuleront sur la place publique, les choses finiront par changer. C'est d'ailleurs très conforme à son spinozisme, c'est-à-dire son intellectualisme. En ayant des idées adéquates, l'homme augmente sa puissance d'agir. La science, c'est la puissance d'agir. En termes pascaliens, et pour formuler une idée radicalement anti-pascalienne, la raison, c'est la force du cœur.
Mais cette foi dans le pouvoir des livres et des intellectuels universitaires me semble terriblement difficile à soutenir. Je sais bien que c'est une croyance quasiment transcendantale (condition de possibilité de la profession d'intellectuel : pourquoi écrire des livres, s'ils n'ont aucun effet). Mais il faut pourtant faire preuve de méfiance à son sujet. Tout le monde sait bien ce qu'il faut faire contre le capitalisme. Le combat, intellectuellement parlant, est extrêmement simple. Si personne n'agit, ce n'est donc pas faute de connaissance, faute d'être rationnellement persuadé des bons moyens de s'y prendre, ou faute d'être persuadé de la légitimité du combat. Tout le monde ou presque est contre le capitalisme, contre ses abus, et tout le monde sait que cela passe par le contrôle des très grandes fortunes et des marchés financiers. Sauf que la croyance vraie et justifiée ne suffit jamais à produire une action, ou un mouvement politique. Nous avons bien que, même si nous avions l'argument imparable contre le capitalisme, cela ne changerait pas grand chose à la situation actuelle. Les individus, au fond, ne sont pas si malheureux, pour eux-mêmes. Leur situation n'est pas parfaite, mais ça passe. Et ceux qui sont en grande difficulté ne se plaignent pas très fort. Bref, c'est le cœur qui est absent. Le cœur est l'envie (y compris l'envie de l'envieux), le désir de changer les choses. Par conséquent, des milliers de livres sur le capitalisme, qui contiennent des millions d'idées s'écrivent, et rien ne se passe.
Reste donc le second pouvoir des intellectuels : écrire en s'adressant au cœur. Se faire moralistes. Mais les moralistes restent des intellectuels, parce qu'ils pensent sincèrement que la seule lecture suffit à mobiliser le cœur. Leur croyance dans le pouvoir des livres est donc, en un sens, encore plus grand que la croyance venant des intellectuels plus universitaires. Il me semble, là aussi, qu'il y a une très grande illusion à croire qu'on devient anti-capitaliste parce qu'on a lu Michéa. Même si Michéa voudrait soulever les passions, il ne produit qu'une illusion de passion, exactement comme un beau film nous arrache des larmes de tristesse ou de joie. Nous en sommes profondément touchés, mais, dès que le film prend fin, nous redevenons nous-mêmes. Il en est de même avec Michéa. Nous sommes tout émus de nous sentir le cœur sur la main, si excellent moralement, si proches de cette fameuse common decency. Mais dès que nous refermons le livre, l'effet s'en va et nous redevenons de bêtes et méchants capitalistes.
Je résume : Lordon pense qu'on gagne le combat avec la raison, Michéa pense qu'on le gagne avec le cœur. Lordon se trompe complètement. Notre raison est déjà pleine d'idées de toutes sortes, et nous n'agissons pas. Il faut donc que le cœur nous pousse à agir. C'est lui qui doit être changé. Mais Michéa se trompe en s'imaginant que la lecture de deux ou trois livres suffira pour convertir le cœur à la lutte anti-capitaliste. Lordon est un intellectualiste qui pense que la raison peut mettre en mouvement le coeur. Michéa est un moraliste, qui pense que l'exhortation littéraire à la vertu suffira à rendre les hommes vertueux.
Que faut-il conclure de tout cela? Que le pouvoir des livres est limité. Il ne permet pas d'agir sur le monde. Et les intellectuels devraient se mettre en tête que leur pouvoir est souvent bien faible. Ils n'ont de pouvoir que si le cœur a un désir, et qu'il ne lui manque que la connaissance de la manière de le satisfaire. Si les hommes étaient plein d'ardeur anti-capitaliste, les textes de Lordon seraient utiles. Mais la situation actuelle se caractérise plutôt par le manque d'ardeur. Cette ardeur ne se gagne pas en lisant. Elle se gagne en vivant, en souffrant soi-même, en voyant les autres souffrir. C'est au fond la seule chose qu'il faut tirer d'Orwell et de sa common decency. Orwell est exemplaire parce que son parcours biographique est celui de quelqu'un qui a vécu avec le peuple anglais, et qui en a tiré de l'ardeur pour la lutte. Mais Orwell ne convaincra jamais ni un intellectuel sourcilleux, ni un individu ordinaire qui n'aurait pas fait lui-même l'expérience de l'injustice profonde du capitalisme. Orwell nous apprend qu'il faut vivre, et non lire. Michéa oublie cela.
Mais l'affaire est loin d'être réglée pour autant. Elle concerne la fonction des intellectuels, ce que j'ai appelé les pouvoir des livres. Pour simplifier, je ne distingue pas les livres, les articles, les discours. Un livre est simplement un texte posé sur un support, et proposé au public. J'appelle intellectuel toute personne dont l'influence publique consiste essentiellement à produire des livres, plus ou moins lus. Il y a des intellectuels grand public, et des intellectuels plus spécialisées, mais ils se distinguent seulement par le nombre de livres vendus, ce qui est marginal. Ce qui est plus important, c'est le fait qu'en tant qu'intellectuels, qu'ils n'ont aucun autre pouvoir : pas de relation sociale influente, pas d'argent, pas de charge politique. Leur effet sur la marche du monde se limite donc à modifier les pensées de leurs lecteurs, par l'intermédiaire de livres.
Or, un soupçon de psychologie morale devrait nous faire distinguer les croyances et les désirs, l'épistémologique et l'affectif. Il y a des discours qui s'adressent à la pensée, qui transmettent des croyances. Ce sont essentiellement les discours des intellectuels dits universitaires, ou qui peuvent leur être assimilés. Lordon appartient à cette catégorie. Après avoir lu son discours, on en sort avec de nouvelles croyances au sujet de la valeur des arguments de Michéa, et au sujet des possibilités pratiques de lutte contre le capitalisme. Mais il y a aussi d'autres discours, qui viennent d'intellectuels non universitaires, parce qu'ils ne transmettent aucune idée précise. On pourrait les appeler des moralistes. Ils n'apprennent rien qu'on ne sache déjà. Mais ils tentent de soulever une force d'action en nous, ils cherchent à jouer sur nos passions. Il me semble que les textes de Michéa sont de cet ordre. Ils n'apprennent rien, ils exhortent. En les lisant, on se sent plein du désir de lutter.
Je conçois tout à fait que certains livres puissent mélanger les deux aspects. Mais l'erreur est d'utiliser l'un pour condamner l'autre. La raison ne peut rien face au cœur, et le cœur n'a rien pour convaincre la raison. Lordon s'adressant à Michéa ressemble à la raison essayant de convaincre le cœur d'abandonner son engagement sous prétexte qu'il est irrationnel. Ce genre de tentative ne peut que tomber à plat. Inversement, Michéa répondant à ses critiques ressemble au cœur voulant convaincre la raison simplement en lui montrant la sincérité de son engagement. On assiste donc, au final, à un dialogue de sourds. Et je suis même prêt à parier que ce dialogue de sourds peut se jouer au sein même d'un individu, où peuvent cohabiter la connaissance des faiblesses argumentatives de Michéa, et le désir sincère qui porte ce dernier. Lordon reconnaît ceci au début de son article : il dit qu'il partage les convictions de Michéa, mais le fait avec d'autres arguments. Mais ce propos montre qu'il ne comprend pas ce qui se joue vraiment.
Lordon pense que la lutte contre le capitalisme est un combat intellectuel. Il pense que c'est parce que le grand public n'a pas encore les idées essentielles d'un programme visant à lutter contre lui que le capitalisme existe encore et n'est pas combattu. Lordon croit donc au pouvoir des livres. Lorsque les bonnes croyances circuleront sur la place publique, les choses finiront par changer. C'est d'ailleurs très conforme à son spinozisme, c'est-à-dire son intellectualisme. En ayant des idées adéquates, l'homme augmente sa puissance d'agir. La science, c'est la puissance d'agir. En termes pascaliens, et pour formuler une idée radicalement anti-pascalienne, la raison, c'est la force du cœur.
Mais cette foi dans le pouvoir des livres et des intellectuels universitaires me semble terriblement difficile à soutenir. Je sais bien que c'est une croyance quasiment transcendantale (condition de possibilité de la profession d'intellectuel : pourquoi écrire des livres, s'ils n'ont aucun effet). Mais il faut pourtant faire preuve de méfiance à son sujet. Tout le monde sait bien ce qu'il faut faire contre le capitalisme. Le combat, intellectuellement parlant, est extrêmement simple. Si personne n'agit, ce n'est donc pas faute de connaissance, faute d'être rationnellement persuadé des bons moyens de s'y prendre, ou faute d'être persuadé de la légitimité du combat. Tout le monde ou presque est contre le capitalisme, contre ses abus, et tout le monde sait que cela passe par le contrôle des très grandes fortunes et des marchés financiers. Sauf que la croyance vraie et justifiée ne suffit jamais à produire une action, ou un mouvement politique. Nous avons bien que, même si nous avions l'argument imparable contre le capitalisme, cela ne changerait pas grand chose à la situation actuelle. Les individus, au fond, ne sont pas si malheureux, pour eux-mêmes. Leur situation n'est pas parfaite, mais ça passe. Et ceux qui sont en grande difficulté ne se plaignent pas très fort. Bref, c'est le cœur qui est absent. Le cœur est l'envie (y compris l'envie de l'envieux), le désir de changer les choses. Par conséquent, des milliers de livres sur le capitalisme, qui contiennent des millions d'idées s'écrivent, et rien ne se passe.
Reste donc le second pouvoir des intellectuels : écrire en s'adressant au cœur. Se faire moralistes. Mais les moralistes restent des intellectuels, parce qu'ils pensent sincèrement que la seule lecture suffit à mobiliser le cœur. Leur croyance dans le pouvoir des livres est donc, en un sens, encore plus grand que la croyance venant des intellectuels plus universitaires. Il me semble, là aussi, qu'il y a une très grande illusion à croire qu'on devient anti-capitaliste parce qu'on a lu Michéa. Même si Michéa voudrait soulever les passions, il ne produit qu'une illusion de passion, exactement comme un beau film nous arrache des larmes de tristesse ou de joie. Nous en sommes profondément touchés, mais, dès que le film prend fin, nous redevenons nous-mêmes. Il en est de même avec Michéa. Nous sommes tout émus de nous sentir le cœur sur la main, si excellent moralement, si proches de cette fameuse common decency. Mais dès que nous refermons le livre, l'effet s'en va et nous redevenons de bêtes et méchants capitalistes.
Je résume : Lordon pense qu'on gagne le combat avec la raison, Michéa pense qu'on le gagne avec le cœur. Lordon se trompe complètement. Notre raison est déjà pleine d'idées de toutes sortes, et nous n'agissons pas. Il faut donc que le cœur nous pousse à agir. C'est lui qui doit être changé. Mais Michéa se trompe en s'imaginant que la lecture de deux ou trois livres suffira pour convertir le cœur à la lutte anti-capitaliste. Lordon est un intellectualiste qui pense que la raison peut mettre en mouvement le coeur. Michéa est un moraliste, qui pense que l'exhortation littéraire à la vertu suffira à rendre les hommes vertueux.
Que faut-il conclure de tout cela? Que le pouvoir des livres est limité. Il ne permet pas d'agir sur le monde. Et les intellectuels devraient se mettre en tête que leur pouvoir est souvent bien faible. Ils n'ont de pouvoir que si le cœur a un désir, et qu'il ne lui manque que la connaissance de la manière de le satisfaire. Si les hommes étaient plein d'ardeur anti-capitaliste, les textes de Lordon seraient utiles. Mais la situation actuelle se caractérise plutôt par le manque d'ardeur. Cette ardeur ne se gagne pas en lisant. Elle se gagne en vivant, en souffrant soi-même, en voyant les autres souffrir. C'est au fond la seule chose qu'il faut tirer d'Orwell et de sa common decency. Orwell est exemplaire parce que son parcours biographique est celui de quelqu'un qui a vécu avec le peuple anglais, et qui en a tiré de l'ardeur pour la lutte. Mais Orwell ne convaincra jamais ni un intellectuel sourcilleux, ni un individu ordinaire qui n'aurait pas fait lui-même l'expérience de l'injustice profonde du capitalisme. Orwell nous apprend qu'il faut vivre, et non lire. Michéa oublie cela.