Je reprends l'hypothèse du post précédent, à savoir que les ordinateurs sont capables de passer le test de Turing. Admettons qu'il en soit ainsi, pouvons-nous dire que les ordinateurs parlent, ou sont capables de parler ?
En réalité, on le dit déjà. Les univers bâtis par la science-fiction présentent des interactions entre ordinateurs et humains telles que ni les personnages du film (pour se limiter au cinéma), ni les spectateurs ou les critiques de ce film n'éprouvent de gêne à dire que les ordinateurs parlent. Si cette attribution n'avait vraiment aucun sens, nous ne pourrions tout simplement pas apprécier ce genre de fiction. Il y aurait quelque chose d'outré, de déroutant ou d'insensé qui la rendrait insoutenable ou dérisoire. Pour prendre un exemple un peu ridicule, nous aurions du mal à considérer sans rire un film qui nous présenterait comme une relation authentiquement amoureuse les interactions entre un homme et un arbre. Pourtant, une relation entre un ordinateur et un humain traitée par ce dernier comme une communication authentique ne choque ni ne fait rire personne.
On répondra que nous réagissons à des images montrant un objet parlant en projetant sur cet objet une psychologie humaine. C'est parce qu'on perçoit cet objet comme doté d'une psychologie humaine que nous lui attribuons sans réticence la capacité de parler. Ainsi l'attribution, dans les œuvres de fictions, de cette faculté à un ordinateur ne porterait pas à conséquence. Lorsqu'on voit Moïse discuter avec le buisson ardent, on sait que c'est à Dieu qu'il parle, non à un buisson, et nous lui attribuons toutes les caractéristiques que l'on attribue généralement à la personne divine. Mais le buisson ardent n'est plus vraiment un buisson. Il n'en est pas de même des ordinateurs célèbres de la science-fiction, comme par exemple HAL 9000, l'ordinateur de L'Odyssée de l'espace de Kubrick. HAL est vraiment un ordinateur, c'est-à-dire un ensemble de circuits électroniques dont les signaux électriques codent une quantité finie de 0 et 1. Nous ne dotons pas HAL d'une psychologie humaine (ce qui ferait de l’œuvre de Kubrick un simple équivalent de Cars, le dessin animé de Disney), nous le prenons exactement pour ce qu'il est, à savoir un ordinateur, et pourtant nous n'avons aucune réticence à dire qu'il parle aux autres personnages.
Tout de même, comment un ordinateur pourrait-il parler ? Ce n'est "que" du métal et du plastique, ce n'est qu'une "machine" qui exécute "mécaniquement" des instructions. L'ordinateur ne peut pas parler parce qu'il est dépourvu de la substance magique de la pensée et de la parole. Imaginons-nous cependant une société d'hommes isolés, particulièrement ignorants, et qui interdirait formellement à ses membres d'ouvrir le corps humain. L'anatomie humaine est donc ici parfaitement inconnue. Un beau jour, l'un d'entre eux, plus curieux que les autres, viole l'interdit et ouvre le crâne d'un de ses compagnon (mort ou vivant, peu importe). Imagine-t-on celui-ci se disant : "ce n'était que cela", en triturant la matière grise ? Car on ne trouve "que" cela quand on ouvre le corps humain auquel on attribue parole et pensée. La formule "ne... que" n'a aucune portée descriptive, et donc pas non plus de portée argumentative. Une matière peut être incapable d'assurer une certaine fonction en raison de ses propriétés physiques (par exemple le bois n'est pas conducteur et ne peut être utilisé pour fabriquer des câbles électriques), mais ce n'est pas ce qu'on veut dire quand on donne une raison du type "ne... que". On se alors prononce en quelque sorte sur la noblesse du matériau, un peu à la manière des alchimistes. Les circuits imprimés manquent peut-être de noblesse, mais les cellules neuronales aussi. Ni l'une ne l'autre ne ressemblent à la substance magique de la parole et de la pensée.
Quel peut être alors le statut d'une argumentation qui, comme celle du post précédent, prétend conclure que cette attribution de la parole à un ordinateur passant le test de Turing est erronée ou dépourvue de sens ? Elle doit forcément se référer à un supposé bon usage, ou usage justifié, du concept de langage, à l'aune duquel on peut critiquer cette attribution. Mais le langage, la faculté de parler, n'est pas une qualité qu'il faudrait mériter ou une valeur. Sur quelle considération normative nous fonderons-nous pour régler l'usage du concept de langage et son attribution ? On déclare souvent que le langage animal n'est pas un "vrai" langage, parce qu'il ne possède pas certaines propriétés qui donnent un caractère spécial et unique au langage humain et justifient de le distinguer des autres formes de communication. Cela peut se défendre. Mais en ce qui concerne la discussion présente, on a supposé, en admettant que le test de Turing pouvait être réussi, que les énoncés produits par les ordinateurs sont totalement indiscernables de ceux des humains. On admet que toute fonction du langage utilisé par un humain peut être aussi bien remplie par le système d'énoncés émis par l'ordinateur. Le langage de l'ordinateur est aussi "vrai" qu'on peut l'être, car dans le cas contraire il ne passerait pas le test de Turing, ce qui va contre l'hypothèse.
En jugeant cette attribution de la parole aux ordinateurs illégitime ou absurde, on réagit d'une manière très semblable à l'homme de la fable que j'ai esquissée précédemment. On exige que nous exhibions la substance magique de la parole et de la pensée, celle qui nous donne des intentions, des règles, des croyances, des désirs, des intérêts, un vécu, un monde-pour-soi, bref tout ce qui compte à nos yeux et qu'on ne trouve ni dans une unité centrale ni une boîte crânienne. Il n'y a pas de réponse à cette exigence, sinon peut-être en reprenant la célèbre formule de Spinoza : "on ne sait pas ce que peut que un corps"...