Je m'étais déjà exprimé sur ce sujet dans un article précédent : Qu'achète-t-on avec de l'argent?
En résumé, je soutenais alors que l'argent donne un pouvoir sur les autres hommes, et que ce pouvoir, à la différence de la dette, est un pouvoir impersonnel. Car l'argent ne soumet personne en particulier, il donne un pouvoir de soumettre quiconque a un besoin d'argent dans la société à laquelle on appartient.
Ceci dit, l'article est incomplet, car il n'introduit pas de distinction entre types de pouvoir, et notamment la différence entre un pouvoir qui serait légitime, et un pouvoir illégitime, qu'il convient d'appeler domination. Je voudrais donc aborder la question de savoir si l'argent donne un pouvoir sur les autres, pouvoir que les autres sont prêts à accepter, ou bien si l'argent permet la domination, c'est-à-dire permet de retirer à autrui sa liberté, ce que personne n'est prêt à accepter.
La question ne va pas du tout de soi, et on ne peut pas l'écarter au seul prétexte que tout le monde utilise de l'argent, et que tout le monde cherche à en avoir le plus possible. Le fait que tout le monde participe à la circulation monétaire ne prouve aucunement que les gens approuvent ce système, cela prouve seulement qu'ils ont été obligés d'y participer, et qu'une fois que l'on en fait partie, tout le monde conviendra facilement qu'il vaut mieux être riche que pauvre. On aurait dit la même chose du temps de l'esclavage. Dans un système esclavagiste, mieux vaut être maître qu'esclave, et mieux vaut avoir beaucoup d'esclaves qu'un petit nombre. Reste que le système esclavagiste est illégitime pour des raisons morales. Je voudrais poser la même question au sujet du système financier.
Quels sont les enjeux? Il ne s'agit absolument pas d'abandonner l'échange d'argent, de revenir au troc ou au contraire d'inventer un nouveau système économique qui ne passerait pas par l'argent. Ce genre de discussion appartient aux économistes, pas à la philosophie. Il s'agit plutôt de s'interroger, dans une optique libérale, sur la valeur du consentement de celui qui accepte un échange d'argent. Lorsque l'on vend sa force de travail à une entreprise de nourriture pour chiens; lorsque l'on met son intelligence au service de la création de produits financiers dangereux; lorsque l'on accepte d'avoir une relation sexuelle avec un parfait inconnu; etc. le fait-on librement, ou bien est-on forcé de le faire, tout comme l'esclave était forcé de travailler pour son maître?
Tout d'abord, comme mon précédent article le signale, l'argent n'est jamais un pouvoir personnel. Cela signifie que, lorsque l'on a besoin d'argent, on n'a pas à me soumettre à une personne en particulier. Si on ne veux pas travailler pour un marchand d'armes, libre à chacun de trouver un autre employeur. C'est une différence avec le système esclavagiste, dans lequel l'esclave reste toujours soumis à une personne particulière. Cela se traduit donc par le fait que l'esclave est obligé de travailler dans le secteur de son maître (cela arrive encore de nos jours dans certaines industries, comme le textile, ou le matériel électronique).
Néanmoins, la faim nous tiraille tous. Si on ne gagne pas d'argent, on meurt de faim, ou bien on en est réduit à une vie dans la rue, qui peut être d'une dureté terrible. Il nous faut donc, d'une façon ou d'une autre, accepter un travail. Il en résulte que, même si nous pouvons choisir notre maître, nous avons besoin d'un maître, quelqu'un qui nous fera travailler pour lui. Celui-ci ne peut pas obtenir n'importe quoi de nous, puisque nous gardons la possibilité d'en changer à tout moment. Mais, si les conditions de travail sont équivalentes dans les autres entreprises, alors l'employé n'a pas le pouvoir de se défendre (en faisant abstraction de la lutte syndicale).
Ainsi, on peut résumer la situation ainsi : le maître n'a plus le pouvoir de retenir l'esclave par la force, car l'esclave est toujours libre de choisir un autre maître; néanmoins, puisque ses besoins vitaux le forcent à travailler, il n'a pas la possibilité de s'échapper de toute relation de domination, il a seulement la possibilité de choisir la domination.
On me reprochera sans doute d'avoir donné la réponse avant l'argumentation, en employant déjà la notion de domination. C'est que, la simple formulation du résumé impose ce terme. En effet, il y a bien de la domination, simplement, au lieu d'être une relation entre un maître et un esclave, elle est une relation entre l'ensemble des maîtres, et l'ensemble des esclaves. Aucun des esclaves n'est libre; il ne peut choisir qu'entre la mort et le travail, ce qui veut dire qu'il choisira le travail; quant au travail qu'il choisit, il ne peut prendre que l'intersection logique entre l'ensemble des travaux proposés et l'ensemble des travaux déjà pourvus par d'autres esclaves. En bref, il prend ce qu'il reste. Je sais bien que l'on a établi le système des diplômes scolaires pour obtenir un meilleur travail et ainsi réduire les choix de ceux qui ne parviennent pas à avoir de diplômes. Mais comme le dit Rousseau, la liberté n'est jamais destructrice d'elle-même, et une liberté que l'on obtient en réduisant celle des autres n'en est pas une.
L'argent est donc bien un instrument de domination, puisqu'il permet, dans une société fondée sur la division du travail, d'organiser collectivement la domination des travailleurs par les patrons. L'argent serait seulement un pouvoir s'il était possible de vivre honorablement sans argent. Dans ce cas, nous aurions toujours le choix de nous retirer, de trouver un bout de terre n'appartenant à personne, et le cultiver pour vivre indépendamment. Mais puisque cette option n'est plus envisageable, et que la participation au système monétaire est une condition nécessaire pour survivre, alors celui-ci domine ceux qui doivent travailler. Dans la très fameuse dialectique du maître et de l'esclave, Hegel explique que c'est la peur de mourir qui pousse l'esclave à se soumettre. Cette explication a une valeur générale, et ne vaut pas seulement pour une relation entre deux personnes. Partout où certains sont obligés de faire ce que d'autres leur disent afin de rester en vie, alors il y a relation de domination.
En ayant à l'esprit que les échanges économiques sont le plus souvent des rapports de domination (peut-être pas tous, mais une très grande part de ceux qui ont lieu sur le "marché du travail"), on peut, je crois, répondre à une querelle classique du libéralisme, celle de la valeur du consentement des prostituées, des mères porteuses, etc. On peut aussi en déduire notre attitude vis-à-vis de ces activités : faut-il les interdire parce qu'elles seraient dégradantes, qu'elles mènerait directement à la marchandisation du corps humain? Ou bien faut-il les tolérer, tant que celles qui les exercent le font de leur plein gré?
Quand on autorise certaines professions, on rend possible le cas où seuls ces professions se trouveraient en situation d'embaucher. Imaginons que cela arrive, que le seul secteur d'activité qui embauche soit la prostitution. Toutes les femmes au chômage seraient donc obligées d'accepter ce type de travail, puisqu'il en va de leur survie. L'argument libéral s'effondre donc. Autoriser la prostitution a des conséquences qui portent au-delà de ceux qui veulent librement s'y adonner. Cela a des conséquences sur tous ceux qui sont soumis à des rapports de domination, c'est-à-dire tous ceux qui ont besoin de travailler, c'est-à-dire à peu près tout le monde. Donc, à supposer qu'une bonne partie de la société trouve la prostitution dégradante, alors l'autoriser pour quelques uns fait courir le risque que tous ceux qui n'en veulent pas soient contraints de l'exercer quand même.
Ainsi, contre les libéraux, il me semble que les secteurs d'activités contestés ne peuvent pas être libéralisés simplement parce que certains individus consentiraient librement à exercer dans ces secteurs. Même la règle de la majorité, ici, paraît choquante. Si un travail est jugé ignoble par une petite frange de la population, l'autoriser fait courir le risque à ces individus de devoir l'exercer pour vivre. Ce serait extrêmement dur, et potentiellement, en conflit avec la laïcité (si le secteur bancaire est le seul à embaucher, quelqu'un dont la religion lui interdit de prêter à intérêt a-t-il pour seul choix de se laisser mourir de faim?).
Ainsi, chacun devant travailler pour vivre, nous sommes toujours soumis à ceux qui nous embauchent, et le système monétaire est l'instrument de répartition collective de la domination. C'est pourquoi les libéraux s'égarent lorsqu'ils pensent que la relation entre un acheteur et un vendeur peut être libre. Et c'est pourquoi ils font une grosse erreur en pensant que seuls des préjugés moraux peuvent faire obstacle à la libéralisation du secteur de la prostitution (ou des drogues). Nous sommes contraints de travailler, et la loi est un instrument pour nous protéger d'avoir à accepter n'importe quel travail pour vivre. Bien sûr, cela revient à interdire à certains d'exercer une activité qu'ils auraient souhaité faire. Mais il en est toujours ainsi avec la loi, qui interdit à certains de faire quelque chose, afin que les autres n'aient pas à subir les conséquences de cas actions.
A quelle condition pourrait-on se rallier aux libéraux? La condition est que le travail soit libre. Pour cela, il faudrait que chacun reçoive une allocation en cas de chômage suffisante pour vivre honorablement. Dans ce cas, accepter un travail serait un libre choix, et personne ne pourrait imposer aux autres de ne pas se prostituer, ou servir de mère porteuse, etc. Mais tant que la menace de mourir de faim ou de vivre dans la rue plane, il serait injuste de libéraliser les secteurs d'activité contestés.