Je ne souhaite pas donner de noms tant la liste serait longue, mais il y a dans la philosophie contemporaine une certaine facilité, voire du dilettantisme, dans l'usage de cette notion de monde possible. C'est évidemment une métaphore très utile. En effet, quand on veut expliquer ce qu'est le sens des termes conceptuels, par opposition à leur référence dans notre monde (à savoir l'ensemble des choses réelles passées présentes et futures qui sont des instances du concept en question), il est très commode de recourir à ces notions. On dira donc que le sens d'un terme conceptuel est sa référence dans chacun des mondes possibles, ou, autrement dit, que le sens est une fonction qui, à chaque monde possible, associe des objets dans ce monde. De cette façon, on dira que la notion d'animal rationnel a pour sens une fonction qui à notre monde associe l'ensemble des bipèdes sans plume, moins les poulets déplumés, et aux mondes possibles associe l'ensemble des êtres qui peuvent raisonner et penser, et qui pourraient avoir diverses apparences physiques. Ainsi, les mondes possibles servent de représentation imagée de notre capacité à faire varier mentalement les propriétés des objets, afin de déterminer s'ils tombent ou pas sous un concept donné. Chaque monde apporte donc un nouveau cas, dans lequel l'objet étudié perd ou gagne une propriété, puis on se demande si l'objet peut encore être désigné par le terme conceptuel en question.
Ce n'est pas après la métaphore que j'en ai. Après tout, cette métaphore consiste simplement à imaginer une petite fiction dans lequel on place un objet, afin de vérifier ce que l'on peut dire à son sujet. Ce qui par contre est très dangereux, c'est l'usage heuristique d'une telle notion, c'est-à-dire son usage en tant que méthode pour apprendre ce qui est possible ou pas. Je n'ai rien contre ceux qui veulent mettre en récit leurs connaissances sur les possibilités des choses, mais il me semble vraiment dangereux de vouloir établir quoi que ce soit à partir de telles fictions. Qui pratique ceci? Kripke, par exemple, prétend montrer dans La logique des noms propres que l'identité du mental et du physique est fausse, simplement grâce à des réflexions sur les modalités. Chalmers, dans La conscience expliquée, prétend montrer grâce à la fiction des zombis, à savoir des êtres d'apparence humaine mais dépourvus d'expérience vécue intérieure, que la conscience phénoménologique est irréductible aux faits physiques. Je ne veux surtout pas dire que ces arguments sont faux. Je veux dire, plus radicalement, que je ne vois même pas comment on peut comprendre quoi que ce soit à de tels arguments. Personne ne peut braquer son télescope sur un monde possible, c'est pourquoi ce que l'on peut en dire est parfaitement dépourvu de condition de vérité.
Expliquons nous plus précisément. A mon domicile, il y a un magnifique vase en verre. J'y fais très attention, parce qu'il est fragile. S'il tombait de trop haut, il se casserait. En parlant ainsi, j'emploie des énoncés conditionnels contrefactuels, puisque je parle de ce qui se passerait, si mon vase tombait. Ces énoncés contrefactuels sont équivalents au terme dispositionnel "fragile", que j'utilise pour décrire mon vase. Goodman, dans Fait, fiction et prédiction, soutient la primauté du terme de disposition sur les énoncés contrefactuels correspondants, mais je ne souhaite pas rentrer dans ces discussions, et les tiendrai pour équivalents. Ce qui m'intéresse est la manière dont on est parvenu à savoir qu'un vase est fragile. Autrement dit, par quel moyen est-on parvenu à savoir qu'il y a un grand nombre de mondes possibles dans lesquels mon vase a fait une petite chute, et s'est cassé? Évidemment, braquer son regard sur les mondes possibles ne sert à rien. Pour savoir que mon vase est fragile, il faut savoir les choses suivantes : dans le passé, de multiples vases en verre ont été cassés en faisant une petite chute. Or, mon vase est aussi un vase en verre, il appartient à la même catégorie conceptuelle. Donc, appartenant à la même catégorie, toutes les propriétés appartenant aux vases en verre appartiennent aussi à mon vase. Les vases en verre du passé étaient fragiles, donc le mien aussi l'est.
Ainsi, fixer des propriétés dispositionnelles, c'est-à-dire déterminer l'état d'un objet dans les mondes possibles, consiste seulement en deux opérations :
1) connaître l'histoire passée d'objets tombant sous un certain concept
2) pouvoir déterminer qu'un nouvel objet tombe sous ce concept-ci
La capacité d'employer des termes de disposition repose donc seulement sur une bonne connaissance de l'histoire, et sur notre capacité générale de reconnaître des objets. Notre connaissance du possible (puisque les termes de disposition : fragile, soluble, courageux, généreux, etc. sont des termes parlant du possible) dépend donc entièrement de notre connaissance de l'histoire réelle. On sait ce qui est possible en sachant ce qui a été le cas, mais on ne l'invente jamais par une pure réflexion de philosophe en cabinet. Et quiconque rétorquerait que le scientifique peut savoir que le vase en verre est fragile simplement en observant sa structure moléculaire, et sans le lâcher dans le vide, se verrait répondre que le scientifique a forcément testé la corrélation entre structure moléculaire et fragilité sur de multiples autres objets, avant de l'étendre à mon vase en verre.
Mais il reste une autre objection, sérieuse celle-là. Il a été dit que l'usage des termes dispositionnels demande de nous l'usage des capacités de reconnaissance ordinaires. Or, ces capacités emploient des considérations modales (liées au possible). Savoir qu'un certain objet est un vase en verre, c'est connaître le sens de ce terme général, et savoir qu'il inclut mon vase, avec sa forme unique, sa couleur, ce type de verre, etc. L'objection m'accuse donc de n'avoir encore rien expliqué, puisque l'usage des termes modaux de disposition demande encore l'usage de notre capacité modale de reconnaissance. Il se pourrait donc après tout qu'il faille expérimenter sur les mondes possibles, pour reconnaître correctement les objets.
Mais ce serait une erreur de le croire. Où donc, réside l'erreur? Elle consiste à prendre l'effet pour la cause. Les réflexions sur les mondes possibles ne sont pas les causes de notre capacité de reconnaître des objets. Nous ne construisons pas des fictions pour nous aider à reconnaître les choses. C'est au contraire parce que nous avons une capacité de reconnaître que nous pouvons reconstruire rationnellement cette capacité sous la forme de fictions dans les mondes possibles. Les mondes possibles sont les effets de nos capacités conceptuelles, et absolument pas les causes. Si nos capacités de reconnaissance n'étaient pas plus fondamentales que les mondes, nous ne pourrions de toute façon rien faire de ces mondes. Celui qui ne sait pas si une chaise peut avoir trois pieds (ou bien s'il s'agit alors d'un tabouret) ne résoudra pas sa difficulté en menant l'enquête dans les mondes possibles. Il y verra de multiples formes de chaises et de tabourets, mais ne parviendra pas à dire, dans nombre de cas, s'il s'agit de chaises ou de tabourets. Ici, seule une définition faisant autorité dans sa comnunauté, ou bien une autre personne compétente, peut le renseigner. Mais si son sens immédiat de reconnaissance lui fait défaut, aucune réflexion purement interne ne pourra l'aider à répondre.
Ceci revient-il à dire que le travail philosophique de
clarification conceptuelle serait impossible, et que la discussion
philosophique ne pourrait jamais être argumentée? Ce n'est pas ce que
j'ai voulu dire. L'analyse philosophique a tout son rôle. Nos concepts
sont bien embrouillés, et il reste du travail pour les démêler, épurer
ce qui est en trop, éviter les contradictions, tenir compte des données
empiriques pour proposer des révisions. Il ne s'agit donc pas de nier la
possibilité de réfléchir sur les concepts, mais il s'agit de nier
l'idée que l'on puisse découvrir quelque chose que l'on ne savait pas
déjà. La fiction des zombis n'a de valeur que si tout le monde la trouve
évidente. Si quelqu'un doute, et ne sait pas vraiment si elle est
solide ou pas, alors mieux vaut tout abandonner, et passer à autre
chose. Il en est de même dans les expériences de pensée scientifiques :
si quelqu'un les conteste, il faut ou bien les réaliser, ou bien passer à autre
chose, mais l'insistance est inutile. Une dernière remarque, importante, doit être faite : il est aussi possible de fabriquer des fictions afin d'imposer un changement d'usage d'un terme, ou de préciser un terme restant vague. Là encore, l'égalité régnant dans l'usage des langues, si les autres locuteurs ne sont pas d'accord, rien ne peut être fait.
D'où la conséquence philosophique : quand il y a des difficultés conceptuelles, il est exclu de les résoudre au moyen d'un appel à des mondes possibles. Il peut bien arriver que l'on emporte l'adhésion des autres, mais cela n'est jamais un argument, et l'adhésion ne serait rien de plus que de la chance. Quand un concept est délicat, polémique, comme celui de pensée, il est totalement inepte d'espérer emporter la discussion en inventant des fictions dans lesquelles la pensée est séparée du corps. Les fictions ne vont jamais plus loin que nos capacités de les écrire.